Ce que la sociologie comprend de la terre du Milieu

Quelle tâche monumentale que de créer un monde fantastique tel celui de la Terre du Milieu, conjuguer des races et des classes, créer des lieux et des durées puis les assembler pour en faire des quêtes. Celà demande une rigueur et des compétences scientifiques dans la définition la plus fondamentale. L’effort rationnel de connaître, comprendre et représenter la réalité naturelle. Car s’il est facile de rêver d’un monde fictif, il est infiniment plus dur de lui donner une diégèse cohérente, c’est-à-dire d’y mettre en place un système de règles qui rendent le monde logique et ses acteurs rationnels.

J’aimerais vous présenter des concepts de sociologie et utiliser la Terre du Milieu pour illustrer ces idées.

Il va sans dire que je spoile largement l’histoire du Seigneur des Anneaux et de Bilbo, attention donc si vous n’avez pas encore vu les films ou lu les livres

Biographie

John Ronald Reuel Tolkien (ou JRR Tolkien) est philologue, écrivain, professeur de littérature à Oxford et Papa. Il est né en 1892 en Afrique du sud, rentre 3 ans après en Angleterre où il développe un profond amour pour la campagne de Warwickshire et la culture rurale anglaise. Son père, puis sa mère meurent avant ses 12 ans. Il obtient une bourse pour étudier à Oxford de 1909 jusqu’en 1914 où il développe sa passion pour les récits finnois et la mythologie scandinave, puis éclate la 1ère guerre mondiale. Il a le temps d’obtenir son diplôme avant d’être envoyé en France sur le front, où il passera 5 mois en participant notamment à la bataille de la Somme avant d’être renvoyé blessé et malade en Angleterre. Il aura trois fils (1917, 1920, 1924) avant de rentrer à Oxford en tant que professeur, puis une fille en 1928. Il écrira pour ses enfants de nombreuses lettres du père Noël, histoires, ainsi que des contes. Le plus célebre d’entre eux étant sans nul doute Le Hobbit qui sera édité sur un coup de chance en 1937 et qui deviendra un succès critique et commercial. Suite à cela, Tolkien se lance dans l’écriture du Seigneur des Anneaux qui sera édité en 1954 et lui permettra de vivre confortablement jusqu’à sa mort en 1973.

Opinions

Tolkien est très catholique, conservateur et nationaliste. Mais ses idées sont fortement nuancées, s’il est catholique il n’en réprouve pas moins les réformes du concile Vatican II. Et s’il est nationaliste, il aime l’angleterre et non pas le Royaume-uni et encore moins le CommonWealth et il n’hésite pas à fustiger la propagande nationale durant la seconde guerre mondiale. Il est anti-impérialiste, contre l’industrialisation, contre le stalinisme, contre le nazisme, et contre les voitures. Seule la nature trouve grâce à ses yeux, ainsi que les messes en latin et ses souvenirs d’une angleterre de la fin du 19ème siècle.

Tolkien et la perte d’un monde

Tolkien n’écrit pas son récit dans le but d’en faire une allégorie du monde moderne, il a toujours contesté l’idée que sa Terre du Milieu soit une critique ni du stalinisme ni du nazisme. Pour autant il n’a jamais rejeté l’idée que sa propre sensibilité transparaisse dans son récit. On retrouve dans ses écrits son dégoût du monde moderne qui naît au 19ème siècle pour s’épanouir au 20ème siècle. Ainsi dans ses correspondance, il écrit qu’il “[…] n’aimait pas les automobiles qui détruisent son univers. L’esprit d’Isengard […] affleure en permanence. Le projet actuel de destruction d’Oxford au bénéfice de l’automobile en est un exemple” (brouillon de lettre janvier 1956) Il n’aime aucune machine à l’exception des machines à écrire (il rêvait d’en avoir une customisée avec les caractères faénoriens de la langue elfique qu’il a inventé… il aurait probablement adoré les claviers mécaniques du 21ème siècle !). Il déteste les villes modernes et est horrifié par la destruction démente des terres américaines. Les loisirs modernes non plus ne lui conviennent pas, notamment ce qui vient de Disney, et il met un véto absolu à toute forme de collaboration avec eux “dont je hais sincèrement les travaux”.

Dans le Seigneur des Anneaux ce dégout apparait clairement, notamment quand Gandalf est enfermé à Orthanc et qu’il observe le paysage :

“[…] la vallée parait extrêmement loin en contrebas. La contemplant, je vis qu’alors qu’autrefois elle était verte et belle, elle était à présent remplie de puits et de forges. Des loups et des orques étaient logés à Isengard […]. Sur tous ses ouvrages était suspendue une fumée sombre qui enveloppait les flancs d’Orthanc”.

Cette description colle parfaitement avec la vision d’une Angleterre industrialisée dont les changements politiques et économiques drastiques ont bouleversé les premiers sociologues de l’histoire.

Karl Marx y a analysé les rapports de production, les rapports de domination et les classes sociales,

Max Weber l’autorité, l’objectivation du monde et son désenchantement,

Émile Durkheim la rationalisation du monde et la division du travail social.

À la différence de Tolkien, les sociologues prennent acte de la transformation du monde, comme l’exprime Robert Nisbet :

Notre civilisation est urbaine, démocratique, industrielle, bureaucratique, rationalisée; c’est une civilisation à grande échelle qui est formelle, laïque et technologique […]. Que beaucoup d’entre nous éprouvent un certain malaise, une certaine perplexité et même une certaine nostalgie à voir les résultats de ces [révolutions démocratiques et industrielles] ne change rien à la question, et même si quelques Don QUichotte essaient parfois de se battre contre des moulins à vent, ces résultats sont bien là, et ils sont irréversibles.

Les classes sociales marxistes, les types d’autorité selon Max Weber, et les systèmes politiques de la Terre du Milieu

Les classes sociales selon Marx, c’est quand s’établissent de grands groupes sociaux qui sont pris dans une hiérarchie de fait et non de droit. C’est à dire quand il y a des groupes dominants tacites, et donc des groupes dominés qui ont pourtant les mêmes droits que les dominants. Selon cette définition des classes sociales, il n’y avait donc pas de classes sociales jusqu’à la révolution française, le tiers-état était un groupe dominé de droit.

Max Weber distingue 3 types de pouvoir :

  • Traditionnel : Le pouvoir s’exerce selon la coutume de l’organisation, selon les traditions.
    • Pouvoir traditionnel : Pas de remise en cause du pouvoir traditionnel dans la mesure où il fonctionnait jusque-là et qu’il n’y a pas de crise (du système notamment). Même en situation de crise, le système de remise en cause ne se met pas en route car le personnel (ou même les managers) n’ont pas les compétences de trouver une meilleure alternative, d’où la légitimité de la coutume. Le changement est difficile dans ce cas, car il rencontre des oppositions. La coutume et/ou la tradition elles-mêmes définissent les limites du pouvoir traditionnel.
  • Charismatique : Le pouvoir s’appuie sur les qualités personnelles du leader (il a tendance à s’affaiblir dans la durée).
    • Pouvoir charismatique : Le pouvoir charismatique tient sa légitimité dans la capacité à convaincre du leader. Le leader exerce son pouvoir de manière quasi-divine (il a généralement des qualités supérieures à la normale). Il peut s’en servir pour ultérieurement acquérir la légitimité légale (comme le firent Napoléon, Charles de Gaulle, etc). L’étendue du pouvoir charismatique dépend de l’influence exercée par le leader.
  • Rationnel légal (bureaucratie) : Des règles écrites fixent et encadrent l’exercice du pouvoir.
    • Pouvoir rationnel légal : Ce sont des experts qui se sont consacrés à la réflexion du pouvoir, les individus se soumettent à leur réflexion et l’acceptent.

source

La Comté est un espace de paysans libres et égaux, sans classe sociale, sans aristocratie, quasiment sans misère. Il y a un représentant du peuple, le Maire de la Comté, mais son rôle est très symbolique, il préside durant les banquets et est choisi durant la grande Foire de l’été pour un mandat de 7 ans. Il y a aussi des Shirriffs qui pourraient se rapprocher des instances de contrôle social traditionnelles, mais leurs responsabilités sont en fait plus proches de celles des gardes-champêtres, ils passent leur temps à retrouver les animaux de ferme égarés et à boire de la bière. En d’autres termes, la Comté est une anarchie, il n’y a pas d’autorité.

Le monde des hommes est lui très féodal, mais toujours sans classe sociale. Il y a plusieurs royaumes, des armées et un peuple qui travaille la terre. C’est une monarchie non constitutionnelle. Selon Max Weber c’est un pouvoir traditionnel.

Le Mordor incarne le pouvoir hiérarchique et charismatique, l’obéissance aveugle à un chef qui donne la direction à tout un peuple (fuhrer en Allemand).

Finalement Gandalf et son expertise technique qui est la magie et sa connaissance du monde incarne le pouvoir rationnel légal dans la communauté de l’anneau.

Ces structures représentent bien les opinions conservatrice de JRR Tolkien, son idéal est plus proche de l’anarchie ou de la monarchie non-constitutionnelle. Ces structures sont malgré tout une image d’Épinal, la vie rurale médiévale était autrement plus dure, injuste que la description qu’il en fait.

Ferdinand Tönnies et les hobbits

Ferdinand Tönnies (1855-1936) étudie l’opposition entre communautés et sociétés.

La communauté résulte des rapports des volontés organiques individuelles dont la source se trouve dans la vie végétative. Parmi ces rapports trois sont essentiels et déterminants : celui entre la mère et son enfant, celui entre l’homme et la femme en tant qu’époux, enfin celui entre enfants descendant d’une même mère. Ces rapports sont fondés sur les tendances mêmes que Tönnies a reconnues à l’origine de la volonté organique; l’instinct et le plaisir. Le rapport maternel en est le plus profond, le rapport fraternel l’est le moins parce que moins spontané et moins instinctif.

A la base de toute communauté, on retrouve donc toujours le lien du sang : la famille. A la communauté du sang s’ajoute la communauté de localité, s’exprimant dans les relations de voisinage et d’amitié. L’union résultant naturellement de toutes ces relations est la compréhension qui devient dans une expression générale : la concorde (concordia). Ainsi naît entre les individus vivant ensemble une communauté d’esprit qui se traduit par une même foi animant toutes les branches d’une tribu.

La société réunit un certain nombre d’individus, qui, comme dans la communauté, vivent les uns à côté des autres, mais n’ayant entre eux aucun lien réel. Ici chacun existe pour soi, dans un état de tension vis-à-vis des autres, car chacun essaie d’interdire à ses semblables les sphères d’action qu’il considère comme les siennes. L’homme y est étranger à l’homme, se dirige d’après sa volonté réfléchie et, par calcul et spéculation, ne cède quelque chose que contre réception d’une chose au moins équivalente. A la séparation des individus correspond donc aussi la séparation des biens dont la conséquence essentielle est l’échange ou la transaction.

Pour Tönnies, tout rassemblement humain se doit d’inclure les deux formes de lien social.

Le lien communautaire

Le lien communautaire est typiquement le lien de voisinage, d’amitié ou de famille.

C’est ce qui unit les individus par la profondeur et la chaleur de leurs sentiments, la reconnaissance de sentiments réciproque liés à l’habitude ou la coutume. Dans la France du 18ème siècle, on imagine bien que dans un village, les habitants ont leurs coutumes, leurs patois, ils vont dans la même église, et entendent la même cloche en fonte depuis leur naissance qui guide et rythme le quotidien de l’ensemble du village, ainsi que les fetes, les mariages et les enterrements (si l’exemple des cloches vous intéresse je vous suggère cet essai historique : Les cloches de la terre, d’Alain Corbin).

Le lien sociétaire

C’est l’ensemble des contrats synallagmatiques (obligeant les deux parties d’un contrat) et des transactions qui sont généralement fondées sur le raisonnement et le calcul. L’entreprise est l’organisation se rapprochant le plus de ce caractère sociétaire, et la ville en est le cadre principal.

Ces liens sont typiquement choisis, vous choisissez de signer un contrat de travail par exemple, vous choisissez de faire une transaction avec quelqu’un alors que vous ne choisissez pas vos parents ni le village où vous êtes nés.

Tonnies et Tolkien

La communauté se meurt, la société tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les Uruk Hai.

AnTonnies Gramsci

Lorsque Tonnies étudie l’Angleterre et l’industrialisation il constate rapidement que les rapports communautaires ont tendance à disparaitre au profit des rapports sociétaires. Il continue en constatant la montéee de l’individualisme ce qui selon lui mènera l’humanité à sa perte. La situation climatique actuelle semble lui donner raison.

On l’a dit, John Ronald Reuel Tolkien était un conservateur, nostalgique de la vie rurale anglaise et fervent défenseur de la nature. Le chapitre 1 du livre 1 (“des Hobbits”) du Seigneur des Anneaux est rempli à ras-bord d’exemples de communautés quand il décrit les Hobbits, leurs traditions et leurs clans.

Les Hobbits sont un peuple effacé mais très ancien, qui fut plus nombreux dans l’ancien temps que de nos jours, car ils aiment la paix, la tranquillité et une terre bien cultivée: une campagne bien ordonnée et bien mise en valeur était leur retraite favorite. Ils ne comprennent ni ne comprenaient, et ils n’aiment pas davantage les machines dont la complication dépasse celle d’un soufflet de forge, d’un moulin à eau ou d’un métier à tisser manuel, encore qu’ils fussent habiles au maniement des outils.

On voit qu’en plus de coller à l’idéal rural de Tolkien, les hobbits ont une répulsion pour la modernité et les machines, à l’image du Luddisme qui était un mouvement anglais ouvrier fortement anti-machine.

Les maisons et les trous des Hobbits de la Comté étaient souvent vastes et habités par des familles nombreuses. (Bilbo et Frodo Baggins, célibataires, étaient très exceptionnels, comme en bien d’autres matières, par exemple leur amitié avec les Elfes.). Parfois, comme dans le cas des Touques des Grands Smials ou des Brandebouc de Château-Brande, de nombreuses générations de parents vivaient ensemble en paix (relative) dans une seule demeure ancestrale à nombreuses galeries. Les Hobbits étaient tous, et dans tous les cas, attachés aux clans, et ils tenaient un compte extrêmement soigneux de leurs parentés. Ils dressaient des arbres généalogiques longs et compliqués, aux branches innombrables. Quand on a affaire aux Hobbits, il est important de se rappeler qui est parent de qui, et à quel degré. II serait impossible de donner dans ce livre un arbre généalogique qui ne comprenne même que les membres les plus importants des principales familles à l’époque où se déroule le présent récit.

Même dans l’ancien temps, ils se méfiaient des «Grandes Gens», comme ils nous appellent, et à présent où ils nous évitent avec effroi

Le lien familial est le plus fort de tous les liens, au point même que les Hobbits développent une certaine xénophobie, littéralement la peur de l’étranger. Et en même temps, l’étranger c’est soit Gandalf qui amène le bazar, soit des nains bruyants, soit des orques (à la fin du livre 3 du Seigneur des Anneaux, pas dans le film). On comprend la méfiance. Pour son anniversaire, Bilbo invite sa famille proche et directe, soit 12 douzaines de Hobbits (144), les familles sont nombreuses et géographiquement proches.

Ensuite, les hobbits n’aiment pas le savoir en tant que tel, ni l’inconnu qu’il représente, il ne s’intéresse qu’au savoir qui concerne directement leur clan, c’est-à-dire la généalogie.

Tolkien décrit ici sans doute un mode de vie auquel il aspire, à l’image de l’Angleterre qu’il voit disparaître. Mais le changement dans la Terre du Milieu viendra de deux sources : l’individu différent et le monde extérieur.

Émile Durkheim, l’individu différent et l’irruption du changement

Durkheim est un sociologue français de la fin du 19ème siècle qui considère, dans la Division du travail social, que la cohésion d’un collectif repose sur la conformité des individus à un modèle collectif.

[…] il y a une cohésion sociale dont la cause est dans une certaine conformité de toutes les consciences particulières à un type commun qui n’est autre que le type psychique de la société. Dans ces conditions, en effet, non seulement tous les membres du groupe sont individuellement attirés les uns vers les autres parce qu’ils se ressemblent, mais ils sont attachés aussi à ce qui est la condition d’existence de ce type collectif, c’est-à-dire à la société qu’ils forment par leur réunion. Non seulement les citoyens s’aiment et se recherchent entre eux de préférence aux étrangers, mais ils aiment leur patrie.

Émile Durkheim (1893), De la division du travail social : Livre I, page 102

Dit autrement, celui qui est différent est ressenti comme un danger pour le groupe et sera rejeté. Bilbo en est un bon exemple: il est l’ami d’elfes, des nains et des magiciens. Sa réputation est mauvaise et les Hobbits de sa propre famille se méfient de lui.

Celui qui est différent, anti-conformiste ou divergent est immédiatement rejeté par le groupe.

[…] plus les croyances et les pratiques sont définies, moins elles laissent de place aux divergences individuelles. Ce sont des moules uniformes dans lesquels nous coulons tous uniformément nos idées et nos actions […]. Émile Durkheim (1893), De la division du travail social : Livre I, page 141

Tolkien insiste lourdement sur l’anormalité de Bilbo et Frodon, ce sont eux les individus qui amènent le changement.

Les maisons et les trous des Hobbits de la Comté étaient souvent vastes et habités par des familles nombreuses. (Bilbo et Frodo Baggins, célibataires, étaient très exceptionnels, comme en bien d’autres matières, par exemple leur amitié avec les Elfes.). (Le Seigneur des anneaux, Livre I, page 6)

Dans Bilbo le Hobbit

Le départ de Bilbo est caractéristique du début de l’association volontaire et contractuelle entre membres d’une société. Son accord avec les nains et Gandalf n’est pas basé sur des croyances mutuelles mais sur des intérêts convergents.

Gandalf affiche au début du livre sur la porte de Bilbo :

Cambrioleur désire bon boulot, comportant sensations fortes et rémunération raisonnable,

Un magicien qui écrit la lettre de motivation et le CV de son ami pour lui trouver une mission, on est quasiment dans la caricature de la Société de Service en 2024. À laquelle Thorin le nain répond :

Thorïn et Cie au Cambrioleur Bilbo, salut ! Nos plus sincères remerciements pour votre hospitalité, et notre reconnaissante acceptation de votre offre d’assistance technique. Conditions : paiement à la livraison, jusqu’à concurrence d’un quatorzième des bénéfices totaux (s’il y en a), tous frais de voyage garantis en tout état de cause ; frais d’enterrement à notre charge ou à celle de nos représentants s’il y a lieu et si la question n’est pas réglée autrement. Jugeant inutile de déranger votre repos estimé, nous sommes partis en avant pour faire les préparatifs requis, et nous attendrons votre personne respectée à l’auberge du Dragon Vert, Près de l’Eau, à onze heures précises.

Comptant sur votre ponctualité, Nous avons l’honneur d’être vos profondément dévoués, Thorïn et Cie.

Deux choses à constater ici : le “Thorïn et Cie” nous renvoie aux compagnies commerciales, et pour aller plus loin le titre “The fellowship of the ring” a d’ailleurs déjà été traduit par “La compagnie de l’anneau”. Ensuite le contrat mentionne la rémunération et les obligations sans mentionner ni valeurs ni croyances, on est bien dans un contrat bilatéral, qui est le fondement de la société selon Tonnies.

Dans Le Seigneur des Anneaux

Ici, l’évènement perturbateur du récit vient aussi de l’apparition d’étrangers (Gandalf, puis les nazguls) dans la communauté, puis à l’union des races pour sauver le monde : 1 magicien, 1 elfe, 1 nain, 2 hommes et 4 hobbits. Ce n’est donc pas une association commerciale, mais elle est volontaire et transfontalière. Cette communauté (qui n’en est pas vraiment une au sens de Tonnies) sera l’initiatrice de gros changements de sociétés, des amitiés entre communautés rivales, des alliances, un mariage de l’homme Aragorn avec la femme Arwen, etc.

Ce sera aussi l’occasion de créer une nation au sens d’Ernest Renan dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ?

L’homme, messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet.

Ce qui se joue dans Le Seigneur des Anneaux, c’est la guerre contre le Mordor, et par la même occasion la création d’une direction commune, d’une union entre tous les peuples de toutes les races.

Le fait qu’à la fin du roman, les vieilles races proches de la nature et de leur environnement (les elfes et les nains) commencent à disparaître pour laisser leur place à la race des hommes qui sont les plus facilement corruptibles par Sauron est encore un exemple de ce qui se joue dans le récit pour Tolkien. La fin progressive des communautés, et l’avènement des sociétés.

La peur de l’étranger

Un individu proprement effrayant du moyen-age français est l’étranger, le vagabond, l’errant. En France à l’époque, le vagabond est haï, on ne sait pas d’où il vient, on questionne sa moralité, sa croyance, sa parole. Son statut de vagabond est très sévèrement puni, et c’est souvent un modif d’emprisonnement.

[…] ainsi un témoignage est annulé s’il vient d’un vagabond; il est renforcé au contraire s’il s’agit « d’une personne considérable. Michel Foucault. Surveiller et punir

Foucault cite ensuite Le Trosne qui écrit un mémoire sur le vagabondage en 1764 :

[Le vagabondage est une] pépinière de voleurs et d’assassins qui vivent au milieu de la société sans en être membres, qui mènent une véritable guerre à tous les citoyens, et qui sont au milieu de nous dans cet état que l’on suppose avoir eu lieu avant l’établissement de la société civile.

Dans une communauté l’étranger est détesté car il est l’instigateur du changement, celui par qui la cohésion s’effrite.

Sur la criminalisation de l’errance, lire Mendiants, vagabonds et la contagion du crime en France: des représentations aux réalités sociales d’Antony Kitts.

Depuis le Moyen Âge, les figures de la pauvreté et de la marginalité ont suscité des réactions ambivalentes au sein d’une société française, tiraillée en permanence entre la compassion et la peur. Le long XIXe siècle n’échappe pas à ces sentiments pleins de préjugés à l’encontre du mendiant et du vagabond, prenant une dimension sans précédente dans les années 1880-1890 au moment où se pose avec acuité la question de la récidive. Face à cette « armée du crime », des experts en tous genres – aliénistes, médecins, psychiatres, criminologues, magistrats, policiers et journalistes – se sont emparés de cette question sociale brûlante dans un climat d’insécurité et de psychose collective. Ils les accusent ainsi de tous les maux et de toutes les plaies (maladies contagieuses, petite délinquance, vol, prostitution, etc.) pour expliquer les raisons pour lesquelles ils se complaisent dans cet état asocial, les plaçant en dehors des normes sociales dominantes.

Tolkien définit la Comté en partie par sa xénophobie, sa crainte des “rôdeurs”, et sa méfiance des vagabonds :

A l’époque où commence ce récit, le nombre des Frontaliers, comme on les appelait, s’était grandement accru. On parlait beaucoup, pour s’en plaindre, de personnes et de créatures étranges qui rôdaient le long des frontières ou les passaient: premier signe que tout n’était pas tout à fait dans l’ordre, comme ce l’avait toujours été, sinon dans les contes et légendes du temps jadis.

[Frodon] se mit à vagabonder de plus en plus loin et le plus souvent seul, et Merry et ses autres amis l’observaient avec inquiétude. On le voyait souvent marcher en parlant avec les voyageurs étrangers qui commençaient à cette époque d’apparaître dans la Comté.

Comme en France au Moyen-Age, la Comté craint ses rodeurs et ses vagabonds. Ses pauvres quoi.

Gandalf, l’ethnologue

On pourrait penser que les étrangers dangereux aux abords du village soient des orcs en maraude, mais ce ne sont souvent que d’honnêtes nains en voyage. Le personnage qui représente le plus le vagabond qui vient mettre le zbeul dans la Comté, c’est sûrement Gandalf. Ce dernier lancera tous nos personnages dans des aventures qui les amèneront à comprendre les étrangers, donneront du sens à leurs modes de vie et leurs cultures.

Il se joue alors la même chose qu’en Europe colonialiste entre le 19ème siècle et le 20ème siècle. Les nations étrangères n’étaient qu’une cible de la haine, de la peur. Un territoire lointain n’était vu que par le prisme de l’intérêt qu’il avait à être envahi, il serait au choix une source de main-d’œuvre, de matières premières ou de croyants. À tout ça se substitue durant le 20ème siècle une quête de connaissance, et l’avènement des métiers d’anthropologue, d’ethnologue et de sociologue dont la mission est de faire science des différences culturelles.


Cet article a été fortement inspiré par la lecture de Tolkien et les Sciences, aux éditions Belin Lien Mollat

Written on January 25, 2024

Sociologie Histoire